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Alfons, l’humoriste français préféré des Allemands

Emmanuel Peterfalvi est arrivé à 24 ans en 1991 à Hambourg. Rien ne prédisposait le Français à devenir un humoriste reconnu dans son pays d’adoption. Le personnage qu’il a créé, Alfons, est devenu son double ; il analyse avec humour et profondeur les choses de la vie et du monde.

De notre correspondant à Berlin,

La lettre d’Olaf Scholz a longtemps torturé Emmanuel Peterfalvi. Le maire de Hambourg de l’époque avait pris sa plus belle plume pour demander à Alfons, le personnage que le Français a créé et façonné depuis des années, s’il ne voulait pas devenir Allemand. Installé dans la ville depuis le début des années 1990, l’humoriste s’est fait un nom dans son pays d’adoption.

Mais de là à prendre la nationalité allemande ? Emmanuel Peterfalvi hésite longtemps. La lettre d’Olaf Scholz accrochée sur le réfrigérateur d’Alfons l’interpelle tous les jours. Son histoire familiale remonte à la surface : le petit-fils d’une déportée à Auschwitz peut-il prendre la nationalité allemande sans trahir sa grand-mère qui a tant compté pour lui ? Un beau jour, un incendie dans la cuisine d’Emmanuel Peterfalvi scelle le destin de la missive d’Olaf Scholz ; le destinataire de la lettre tourne la page. Provisoirement. Une rencontre sur un plateau télé avec le maire de Hambourg a eu raison du Français. Une poignée de main entre les deux hommes scelle la naturalisation d’Alfons. Ou presque. Le Français devra encore remplir, comme tout étranger, son dossier et potasser l’histoire allemande pour réussir son test de naturalisation et connaître par cœur la date de la fondation de la RDA communiste. « La décision n’a pas été facile ; j’ai mis deux ans à réfléchir. Tout mon passé m’est revenu en mémoire. Ce fut un cheminement compliqué. Mais à l’arrivée, c’est devenu une évidence. J’ai vécu plus de la moitié de ma vie en Allemagne, je suis à moitié allemand ».

Olaf Scholz, à l’époque encore maire de Hambourg, remet son acte de naturalisation lors d’une cérémonie à Emmanuel Peterfalvi et d’autres étrangers qui viennent d’opter pour la nationalité allemande. Quelques mois plus tard, devenu ministre des Finances d’Angela Merkel, le même Olaf Scholz viendra assister au spectacle d’Alfons.

La naturalisation d’Emmanuel Peterfalvi et la réflexion sur son passé familial vont déboucher sur son spectacle le plus personnel « Alfons-Jetzt noch deutscherer / Alfons encore plus allemand ».

Un passé familial ancré avec l’Allemagne

Rien ne prédisposait le jeune Parisien à un tel parcours. Certes, il apprend l’allemand comme première langue, mais le choix s’explique plutôt par des raisons pragmatiques. Sa grand-mère, elle, née Erica Grünfeld en Roumanie, parle allemand. Emmanuel Peterfalvi fait de son spectacle un hommage à cette femme de caractère qui a marqué son enfance. Mais le destin aurait pu être bien différent. Lorsque Erica apprend durant l’occupation allemande que son beau-père a été arrêté pour être déporté, elle se rend à la Kommandantur et exige de partir avec lui. Elle est transportée à Auschwitz. « Quand j’étais enfant, elle m’expliquait qu’elle ne haïssait pas les Allemands. Je veux juste que ça ne se reproduise plus jamais », explique son petit-fils.

Ce passé familial ne prédispose pas Emmanuel Peterfalvi à venir s’installer en Allemagne. Il arrive pourtant à Hambourg en 1991, mais sans l’avoir vraiment voulu. Après avoir travaillé pour la chaîne de télévision Canal + à Paris, il doit effectuer son service civil, en lieu et place du classique service militaire, auprès de la chaîne Première, une filiale du groupe français. Il se fait finalement recruter après la fin de son service civil. Son expérience à Canal+ lui profite au sein de Première où l’on improvise encore. La pugnacité du jeune Français porte aussi ses fruits.

Emmanuel Peterfalvi quitte ensuite la chaîne privée pour le service public auquel il est resté fidèle depuis. Les téléspectateurs allemands le découvrent entre autres durant la Coupe du monde de football en France en 1998 avec sa rubrique « Télé Croissant ». Alfons va ensuite voir le jour. Le personnage devient le double d’Emmanuel Peterfalvi, avec, comme indispensable accessoire, une veste de survêtement fabriquée en RDA. Ses recherches tous azimuts pour dénicher un ersatz sont restées vaines. Cette veste est devenue « l’uniforme » d’Alfons celui que le très sérieux quotidien Frankfurter Allgemeine a qualifié de « Français préféré des Allemands ».

De la simple rubrique à sa propre émission

Ses nouveaux concitoyens aiment ce personnage un peu benêt, armé d’un énorme micro ressemblant à une grosse peluche avec lequel Alfons a longtemps réalisé des sondages dans la rue. Il ânonne avec peine et un terrible accent français des questions a priori absurdes : « Qui est le plus paresseux ? Les étrangers ou les chômeurs ? », « Les hétérosexuels doivent-ils avoir le droit de se marier ? ». Les interlocuteurs d’Alfons ne se méfient pas de ce journaliste du troisième genre. « Parfois, c’était super choquant mais on entend peu ce genre de propos à la télé, car d’habitude les personnes interrogées se contrôlent ». Avec ces quelque 300 sondages, Emmanuel Peterfalvi renoue avec ses premières amours lorsque le magnétophone offert par le Père Noël lorsqu’il avait six ans fut immédiatement utilisé pour un sondage familial.

Mais avec le temps, l’humoriste souhaite se renouveler. Il n’est plus seulement le « rubricard » qui intervient dans un programme humoristique ; il décroche ses propres émissions. Depuis plus de quinze ans, il anime deux fois par mois l’émission « Alfons et ses invités » sur la chaîne de télévision publique SWR et une émission radio six fois par an sur la radio publique sarroise. Et il sillonne l’Allemagne pour se produire sur scène avec ses différents programmes.

Dans « Alfons, encore plus allemand », l’humoriste réussit la prouesse de parler sans pathos excessif des camps de concentration et du destin de sa grand-mère déportée. Emmanuel Peterfalvi évoque avec émotion celle qui l’appelait « petite tête », une dame respectable qui avec sa mouche dressée devenait vite la coqueluche des rames de métro : avec un aimant qu’elle faisait glisser discrètement, l’insecte se déplaçait, semblait lui obéir. Même François Mitterrand qu’elle admirait et qu’elle rencontra à plusieurs reprises, tomba dans le panneau. Et l’humoriste de talent qu’est Emmanuel Peterfalvi fait rire l’assistance en évoquant les travers des Allemands et des Français et les péripéties de sa naturalisation, toujours avec intelligence.  

Distingué par la Croix du Mérite, la plus haute décoration allemande

Il interprète la célèbre chanson de Barbara, Göttingen, sur scène, cet hymne de la réconciliation franco-allemande dont il explique la portée aux spectateurs allemands, comment une juive qui s’était cachée durant la guerre pour échapper aux occupants nazis finit par accepter un concert outre-Rhin où elle fut conquise par l’accueil du public auquel elle dédia sur place même une chanson.

L’année dernière, Emmanuel Peterfalvi s’est vu remettre la Croix du Mérite, la plus haute décoration allemande, comparable à la Légion d’honneur. Le texte qui justifie cette récompense évoque ses « mérites exceptionnels pour la Culture, la Tolérance et l’Humanité. » « Cette justification était vraiment très émouvante pour moi », raconte Emmanuel Peterfalvi. Ce jour-là, sa nouvelle décoration est accrochée à sa veste de scène. Une petite mouche, plus discrète, est un hommage à sa chère grand-mère.

 « Trente ans après, c’est clair que j’avais un truc à faire en Allemagne. À cause de mon histoire familiale. Mais aussi parce que l’amitié franco-allemande, c’est essentiel pour l’Europe. Et s’il y a des bisbilles au sommet, c’est important de ne pas laisser ça aux politiques. La paix en Europe depuis des décennies est un cadeau qu’on doit entretenir ». Emmanuel Peterfalvi souhaite désormais aller dans les écoles avec son spectacle.

Après le début de la guerre en Ukraine, Alfons a voulu agir. Une copie de sa célèbre veste, aux couleurs de l’Ukraine cette fois, a été fabriquée. De nombreuses personnes, connues ou moins connues, ont revêtu « la veste de la paix ». Au total, plusieurs dizaines de milliers d’euros ont été récoltés pour les enfants ukrainiens.