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Boris Mikhaïlov, ce géant de la photographie venu de l’Ukraine

Né en 1938, à Kharkiv, en Ukraine, Boris Mikhaïlov est resté à l’époque de l’Union soviétique un photographe surveillé dont les pellicules ont été régulièrement confisquées. Aujourd’hui, son œuvre foisonnante est présente dans les plus grands musées internationaux. La Maison européenne de la photographie (MEP) à Paris montre actuellement la plus grande rétrospective jamais organisée, intitulée « Boris Mikhaïlov – journal ukrainien ».

Imprévisible, inclassable, insolent, inébranlable… Boris Mikhaïlov est une sorte de Charles Bukowski de la photographie. Chez lui, la laideur de la réalité est au service de la beauté de la vérité, et le détournement de l’idéologie ambiante renforce la poésie de ses images. Aujourd’hui, ses photographies sont entrées dans les plus prestigieuses collections, de la Tate Modern à Londres, jusqu’au MoMA à New York, en passant par le Pinchuk Art Center à Kiev. À l’âge de 84 ans, le photographe revient à la MEP sur 60 ans de carrière où il a pratiqué la subversion du système soviétique à travers son regard exceptionnel sur l’individu dans son pays de naissance, l’Ukraine. Face aux mitraillettes de la propagande, d’abord communiste puis capitaliste, il a riposté avec son langage visuel avant-gardiste inégalé. Entretien sur son œuvre avec Simon Baker, ancien directeur du département Photographie à la Tate de Londres et depuis 2018 directeur de la Maison européenne de la photographie, qui a participé à la préparation de cette exposition exceptionnelle de 20 séries et presque 800 images.

RFI : Comment Boris Mikhaïlov est-il devenu photographe ?

Simon Baker À la base, il était ingénieur. On lui avait prêté un appareil pour documenter l’usine dans laquelle il travaillait. Très vite, il a commencé à prendre des photos d’autres sujets, par exemple de sa femme nue… Cela l’a mis en danger avec les autorités soviétiques [et il a été renvoyé de son poste par le KGB, NDLR]. Il était aussi très admiratif par rapport à un groupe de jeunes photographes qui étaient persécutés pour avoir fait des photos sur la plage en maillot de bain. Des images non officielles, de la réalité, de la vraie vie en Union soviétique.

L’artiste ukrainien Boris Mikhaïlov est actuellement à l’honneur à la Maison européenne de la photographie, à Paris, avec « Boris Mikhaïlov – Journal ukrainien ». © Siegfried Forster / RFI

Son art consiste souvent à des photos décalées, transgressives. À l’époque de l’Union soviétique, où il a pu exposer ces œuvres et comment a-t-il gagné sa vie en tant que photographe ?

Au départ, il a fait quelque chose d’assez commercial : il a pris en photo des gens, des photos de mariages, de nouveau-nés, ou de proches disparus au front, et recoloré ces portraits et photographies. Pendant un certain temps, il a gagné sa vie avec ça. Très vite, il a commencé à jouer avec ça, avec des couleurs un peu vives, des images un peu bizarres… Et il a commencé à faire ses propres photos. À l’époque existaient des « cuisines de dissidents », c’est-à-dire les artistes dissidents ont exposé dans leurs appartements. Par exemple, il a été proche d’Ilia Kabakov et ils sont restés en contact [après l’exile de Kabakov en 1987, NDLR]. Il y avait une sorte de subculture des artistes, même pendant l’Union soviétique, qui a essayé de montrer une vision et des pratiques très divergentes de la vision officielle, voire propagandiste, de l’État.

Il y a la série Red (rouge), de 1965-1978, mais plus tard aussi des photographies plongées dans des tons de bleu cobalt ou un triptyque monumental dominé par la couleur verte montrant une femme devant une usine abandonnée. Mikhaïlov a visiblement lié la couleur rouge à l’idéologie soviétique. Les autres couleurs, représentent-elles également une certaine idéologie dans son œuvre ?

La série Red représente des photographies de la vie quotidienne et met en évidence des détails ou des objets rouges. Cela peut être un drapeau, un pullover ou autre chose. Pour Mikhaïlov, à l’époque, cela signale l’emprise de l’idéologie communiste dans chaque aspect de la vie dans la société ukrainienne. Il a toujours coloré à la main ses photos, mais avec les autres séries colorées, il est allé beaucoup plus loin. Après la chute de l’Union soviétique, il a fait en 1993 une série bleue, intitulée At Dusk (« Au crépuscule »). Il y montrait une sorte de mémoire de guerre, parce que son pays était dans un état vraiment très difficile. Pour lui, cela faisait un rappel de ses souvenirs de la guerre quand il était enfant : d’avoir peur pendant la nuit. Pour lui, le bleu, cela donne l’idée d’une fin de quelque chose, la guerre, la peur… Pour lui, l’Ukraine a toujours eu des épisodes de crises et de fragilités pendant lesquelles la société était en danger.

Vue sur la série « Case History » (1997-1998) dans l’exposition « Boris Mikhaïlov – Journal ukrainien » à la Maison européenne de la photographie à Paris.
Vue sur la série « Case History » (1997-1998) dans l’exposition « Boris Mikhaïlov – Journal ukrainien » à la Maison européenne de la photographie à Paris. © Siegfried Forster / RFI

Pendant l’Union soviétique, il a rendu visible l’écart entre la propagande officielle et la réalité, par exemple en montrant la pauvreté. Après la chute de l’empire soviétique, il a montré – avec des séries comme Tea, Coffee, Cappuccino (2000-2010) - que la pauvreté continuait à exister, même si elle prenait un autre visage. Avant la chute du mur, il s’est considéré comme un photographe non-officiel, subversif. Comment définit-il son rôle depuis la fin de l’Union soviétique ?

Après la chute de l’Union soviétique, il a fait une sorte de contre-vision. Nous, en Occident, nous avons vu les images des pays ex-soviétiques, avec l’apparition de Coca Cola, McDonald’s, etc. On avait l’impression que l’ouverture a facilité et libéré la vie des habitants des anciens pays soviétiques, avec une vie devenue beaucoup plus occidentale et européenne. Boris Mikhaïlov a montré que la fin de cette idéologie a été accompagnée par la disparition d’une société et d’une sécurité pour les gens. Par exemple, il a fait une série sur des SDF. Dans cette série, il a montré des gens jusque-là invisibles, personne n’a jamais parlé d’eux ou n’a pris soin d’eux. Et Mikhaïlov avait juste envie de montrer que cela a été partout une réalité. Mais cela n’a pas été dans la vision des valeurs affichées comme la perestroïka ou la glasnost que nous avons vues de loin.

Vue d’une partie de la série « Tea, Coffee, Cappuccino » (2000-2010) dans l’exposition « Boris Mikhaïlov – Journal ukrainien » à la Maison européenne de la photographie à Paris.
Vue d’une partie de la série « Tea, Coffee, Cappuccino » (2000-2010) dans l’exposition « Boris Mikhaïlov – Journal ukrainien » à la Maison européenne de la photographie à Paris. © Siegfried Forster / RFI

En 2013, il a réalisé une série, The Theater of War, Second Act, Time Out. Elle documente la révolte du Maïdan. A-t-il pensé à faire une troisième partie sur ce Théâtre de la guerre, avec l’invasion des troupes russes en Ukraine en 2022 ?

Depuis la pandémie de Covid, Boris n’est plus allé en Ukraine. Il est fragile, il ne peut pas faire des déplacements. Le voyage le plus récent en Ukraine date de 2019, mais, bien sûr, il a envie d’y aller, s’il y a une possibilité. Comme tous les Ukrainiens, il a vécu cette guerre. Sa famille s’est réfugiée à Berlin. Tous les jours, ils vivent les effets de la guerre, même si c’est indirectement.

Il est autodidacte. Quelles étaient ses influences artistiques quand il a commencé avec la photographie ?

Chez Boris Mikhaïlov, on voit bien le côté commercial, quand il recolorise ses photos. C’est vraiment une photographie populaire dans laquelle il a assumé les techniques artisanales, avec des portraits familiaux, les événements quotidiens des gens. Après, il a créé en étant en contact avec les artistes avant-gardes. Il a utilisé la photographie en noir et blanc aussi comme un journal intime. Cela vient de l’histoire de l’art, mais aussi de l’histoire littéraire. La littérature est très importante pour lui, ses références sont souvent littéraires, la littérature historique et avant-gardiste, la poésie… Il parle beaucoup des poètes. Il est très engagé avec la photographie de rue, la street photography. Il a des influences, mais il est avant tout autodidacte. Il a inventé ses propres manières de faire les choses. Il y a un vrai mélange d’influences qui viennent de plusieurs angles différents.

Il n’a jamais cité des noms comme William Klein ou Sergueï Eisenstein ?

Il a vécu en Union soviétique, donc il a tout cet héritage de Rodtchenko (1891-1956) ou de l’avant-garde révolutionnaire des années 1920 et 1930. Mais plus tard, Mikhaïlov n’était pas seulement en contact avec des photographes, mais surtout avec des artistes dissidents comme Kabakov, par exemple. Aujourd’hui, Il y a les photographes avec qui Boris Mikhaïlov est proche, comme l’Américaine Nan Goldin, le Japonais Nobuyoshi Araki ou d’autres photographes connus d’avoir fait des choses très transgressives. En revanche, à l’époque, je ne crois pas que Mikhaïlov avait ces références avant-gardes, son travail consistait vraiment à un détournement de la photographie quotidienne à travers d’un travail autodidacte et non officiel.

Vue sur la série « At Dusk» (1993) dans l’exposition « Boris Mikhaïlov – Journal ukrainien » à la Maison européenne de la photographie à Paris.
Vue sur la série « At Dusk» (1993) dans l’exposition « Boris Mikhaïlov – Journal ukrainien » à la Maison européenne de la photographie à Paris. © Siegfried Forster / RFI

► Boris Mikhaïlov – Journal ukrainien, exposition à la Maison européenne de la photographie, du 7 septembre 2022 au 15 janvier 2023.

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